Bonjour Arié Bensemhoun, cette semaine, vous souhaitez évoquer le Conseil de la Paix de Donald Trump.
Bonjour Ilana,
L’initiative de Donald Trump, le Conseil de la Paix (Board of Peace), marque un tournant radical dans la diplomatie mondiale. Conçu initialement pour répondre à la situation à Gaza, ce Conseil s'est mué en une structure permanente visant à concurrencer — et potentiellement supplanter — une Organisation des Nations Unies jugée obsolète par l'administration américaine.
Sa création s’appuie sur un diagnostic implacable. Aujourd’hui, l’ONU incarne avant tout une paralysie institutionnelle chronique, minée par les vetos croisés des membres permanents du Conseil de sécurité, qui transforment chaque crise majeure en impasse diplomatique.
À cette inertie s’ajoute une inefficacité opérationnelle structurelle : lourdeurs bureaucratiques, lenteur décisionnelle et incapacité manifeste à prévenir ou résoudre les conflits impliquant les grandes puissances, de l’Ukraine à la Syrie en passant par le Sahel.
Enfin, l’ONU a perdu la boussole morale qui faisait son prestige. Pour une partie du monde libre, et plus encore pour Donald Trump, l’institution est devenue une enceinte déconnectée des réalités, dominée par une majorité d’États autoritaires anti-occidentaux. Ces derniers instrumentalisent un droit international qu’ils n’ont jamais respecté contre les démocraties, faisant du multilatéralisme un outil de blocage plutôt que de résolution.
Arié, en quoi le fonctionnement du Conseil de la Paix rompt-il avec la diplomatie classique ?
Ce Conseil ne fonctionne pas comme une organisation internationale traditionnelle, mais comme une structure de gouvernance inspirée du monde de l’entreprise, où États et acteurs privés travaillent ensemble. C’est une « diplomatie de conseil d’administration », assumée comme telle : centralisée, rapide et transactionnelle. Donald Trump en est la clé de voûte ; et en tant que président à vie doté de pouvoirs étendus, il incarne une personnalisation extrême du processus décisionnel.
Si ce choix peut heurter les diplomaties européennes, il répond à un monde où les crises s'accélèrent et où la lenteur devient une faiblesse stratégique. Le Conseil privilégie l’immédiateté de la décision au consensus interminable. Son modèle économique, celui du « pay to play » – dont le ticket d’entrée est de 1 milliard de dollars – est tout aussi disruptif : les États qui décident sont ceux qui financent l’organisation et disposent des leviers militaires ou économiques pour imposer la paix. Cette logique d’actionnaire rompt avec le dogme onusien « un pays, une voix », vidé de sa substance lorsque des États sans capacités réelles bloquent des décisions vitales.
Et la composition de ce Conseil de la Paix est, à cet égard, révélatrice. On y retrouve un ensemble de puissances régionales — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Turquie, Indonésie, Argentine — longtemps frustrées par leur marginalisation à l’ONU. Mais à l’inverse, les grosses nations européennes ont refusé d’y siéger, par fidélité institutionnelle aux Nations Unies… ou par incapacité à concevoir une alternative.
Enfin, le Conseil assume une doctrine claire : celle de la paix par la force. La paix n’y est pas conçue comme le produit du droit international, mais comme le résultat d’un équilibre des puissances. Là où les Casques bleus de l’ONU sont censés maintenir une paix qu’ils ne peuvent imposer, le Conseil ambitionne, par l’intermédiaire de sa Force de stabilisation internationale et de la superpuissance américaine, d’imposer une stabilité effective.
Arié, finalement, comment juger ce Conseil de la paix à ce stade ?
Il y a évidemment des points positifs et des points négatifs.
Côté opportunités, cette initiative introduit une concurrence institutionnelle salutaire. Face à une ONU sclérosée, l’émergence d’une alternative crédible pourrait forcer une réforme en profondeur ou, à défaut, offrir un outil opérationnel pour la gestion des conflits et la reconstruction économique.
Libéré des logiques de veto et de consensus universel, le Conseil s’offre la possibilité d’intervenir rapidement par des coalitions de pays volontaires. Adossé à la puissance américaine, il se dote d’une capacité de dissuasion importante face aux agresseurs potentiels.
Néanmoins, des zones d’ombre subsistent, notamment quant à sa légitimité et à sa pérennité. Avec le refus des Européens, à ce stade, les démocraties sont très minoritaires parmi la trentaine de membres. Le risque est réel de voir ce Conseil réduit à un outil de la puissance américaine, entourée d’un club de petites puissances autoritaires alignées derrière Donald Trump, qui transformerait davantage la paix en un « produit géopolitique » réservé aux pays riches.
L’autre fragilité est que cette organisation repose entièrement sur la personne de Donald Trump, et pourrait donc s’effondrer au terme de son mandat, et n’être qu’une parenthèse éphémère.
Quoi qu’il en soit, le Conseil de la Paix nous place face à un dilemme : le pragmatisme brutal d'une paix imposée ne vaut-il pas mieux que l'immobilisme d'un idéal inatteignable ? Donald Trump, lui, a tranché pour l'efficacité immédiate – on l’a vu hier au Venezuela, on l’observe aujourd’hui à Gaza, et on le verra peut-être demain en Iran.
Arié Bensemhoun